Pétrels : « Chaque oiseau échoué est un signal : il y a trop de lumière »

À La Réunion, chaque mois d’avril, des milliers de pétrels de Barau s’échouent près des villes, désorientés par l’éclairage artificiel. La SEOR (Société d’études ornithologiques de La Réunion), qui compte une vingtaine de salariés, travaille depuis des années à la fois sur le sauvetage de ces oiseaux et sur la réduction de la pollution lumineuse, en accompagnant communes et entreprises dans la révision de leurs pratiques d’éclairage. Christian Léger, président de la SEOR, nous explique comment se déroule ce travail de terrain.
Paroles d’élus : Pouvez-vous nous présenter la SEOR et le champ de ses actions ?
Christian Léger : La SEOR a été créée à l’origine pour porter secours aux pétrels de Barau. Le fondateur, Mathieu Lecorre, était enseignant à l’université et ornithologue. Il s’est aperçu que des oiseaux s’échouaient ; il les a d’abord ramassés, puis il s’est dit : « Je ne peux pas le faire tout seul. » Il a donc créé la SEOR. D’année en année, l’association compte aujourd’hui une vingtaine de salariés, avec diverses opérations de sauvegarde sur les oiseaux, dont les pétrels de Barau, mais aussi le pétrel noir de Bourbon (ndlr : une espèce en danger critique d’extinction), les puffins tropical et du Pacifique, les tuit-tuit, et les papangues, c’est-à-dire le busard de Maillard, le dernier busard endémique de La Réunion. Notre mission, c’est de permettre à tous ces oiseaux endémiques ou indigènes de survivre.
Paroles d’élus : Pourquoi le pétrel est-il si vulnérable à l’éclairage artificiel ?
Christian Léger : C’est un peu plus complexe qu’une simple attirance pour la lumière. Ces oiseaux marins n’éduquent pas leurs petits : ils les nourrissent, puis disparaissent un mois avant l’envol. Le jeune oiseau se débrouille seul, guidé uniquement par son instinct, qui lui dit de se diriger vers quelque chose de brillant : la mer, éclairée par la lune et les étoiles. Il y a 150 ans, cela fonctionnait parfaitement. Aujourd’hui, ce qui brille le plus, ce sont les éclairages humains. Ces oiseaux confondent la ville avec la mer et s’échouent au sol. Or un pétrel de Barau, c’est un mètre d’envergure, des pattes palmées à l’arrière du corps : une fois au sol, face à un mur, une voiture ou de la végétation, il est incapable de redécoller. Ils ne sont pas encore adaptés à cette réalité, et il faudra certainement des milliers d’années pour qu’ils le soient.
Paroles d’élus : Combien d’oiseaux récupérez-vous, et avec quelles chances de survie ?
Christian Léger : Au mois d’avril, c’est un peu plus de 1 000 pétrels de Barau. Les puffins tropicaux, eux, représentent près de 1 500 individus récupérés sur une période beaucoup plus longue, du début décembre jusqu’en juin. Parmi les oiseaux que l’on récupère, environ 90 % survivent : ils ne sont pas blessés et sont relâchés en bord de mer, soit immédiatement par nos bénévoles, soit après soins. Les 10 % restants sont des oiseaux trop gravement atteints, qui ne peuvent malheureusement pas être sauvés.
Paroles d’élus : Comment accompagnez-vous les collectivités, et notamment Saint-Denis, dans la réduction de leur pollution lumineuse ?
Christian Léger : Saint-Denis, c’est une vieille histoire. C’est la capitale de La Réunion, la plus grande ville, et longtemps l’une de celles qui avait le plus d’éclairage. Le fait que son maire, Ericka Bareigts, soit aussi présidente de l’Agence régionale de la biodiversité facilite considérablement les choses. Concrètement, nous intervenons sur les cahiers des charges de rénovation de l’éclairage : la température de couleur en premier lieu. Il ne faut pas dépasser 2 700 Kelvin pour un éclairage extérieur, c’est d’ailleurs la réglementation en vigueur partout en France. Mais aussi l’orientation des luminaires pour éviter que la lumière parte vers le ciel, la puissance, et éventuellement la suppression de certains points lumineux inutiles. Nous faisons la même chose avec toutes les communes ou entreprises qui nous le demandent. Nous intervenons aussi dans les écoles pour sensibiliser les enfants à la biodiversité.
Paroles d’élus : Vous déployez un réseau de photomètres connectés pour cartographier la pollution lumineuse. Comment fonctionne ce dispositif ?
Christian Léger : Dans le cadre du projet POLLUM, mené en partenariat avec le CNRS, nous déployons en effet un réseau de photomètres connectés sur l’ensemble de l’île pour suivre la pollution lumineuse dans le temps. Ces appareils, reliés en wifi, permettent d’acquérir et de consulter les données en direct, partout à La Réunion. En parallèle, chaque oiseau récupéré est géolocalisé : si un pétrel s’est échoué à un endroit précis, c’est qu’il y avait de la lumière. Nous allons ensuite travailler dans ce quartier pour atténuer l’éclairage. Ce réseau sera un outil précieux pour suivre, sur le long terme, l’évolution de la pollution lumineuse par secteurs, en lien direct avec les différentes actions que nous menons pour la réduire. Ainsi, nous mesurerons concrètement leurs effets.
Paroles d’élus : Comment la population réunionnaise perçoit-elle cet enjeu ?
Christian Léger : De plus en plus positivement. Les Réunionnais aiment ces oiseaux, même si beaucoup ne les connaissaient pas avant de croiser notre opération. C’est pourquoi nous organisons des lâchers en bord de mer, avec la population et les enfants : c’est toujours un émerveillement. Ceux qui y assistent n’oublient jamais, et ils transmettent à leurs proches ce qu’ils ont vécu, avec le message que ces oiseaux ont besoin qu’on éteigne les lumières. Il reste un frein : le sentiment d’insécurité. Beaucoup de gens craignent que l’extinction des lumières favorise les agressions. C’est pourtant un sentiment infondé : des études menées avec la police et la gendarmerie montrent qu’il y aurait plutôt moins d’incivilités quand les lumières sont éteintes.





