« On parle d’IA partout, mais on saborde les budgets de l’inclusion numérique »

SÉRIE D’ENTRETIENS — SEMAINE DE L’IA POUR TOUS #3
Membre de la Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP) et fondatrice de Social Good Accelerator, l’accélérateur de l’économie sociale et solidaire numérique, Jeanne Brétecher tire la sonnette d’alarme. À l’occasion de la Semaine de l’IA pour tous, elle porte un message clair : le maillage territorial de la médiation numérique existe. Il fonctionne. Mais on est en train de le laisser s’effriter.
Paroles d’élus : Comment êtes-vous arrivée à la Commission supérieure du numérique et des postes et quel y est votre rôle ?
Jeanne Brétecher : En 2019, la nouvelle secrétaire générale souhaitait davantage de diversité parmi les personnalités qualifiées. Il y en a trois au total : une experte des affaires postales, une issue du monde de l’entreprise, et une représentante de la société civile et de l’ESS. C’est ce troisième profil qui m’a été proposé. J’avais fondé SOGA, tête de réseau de l’ESS numérique. J’étais jeune, femme, issue du secteur associatif. Plusieurs cases à cocher pour diversifier les profils.
Les personnalités qualifiées se répartissent les axes d’expertise. Ainsi, je suis en charge de l’inclusion numérique et de l’impact sociétal et environnemental du numérique. Tous les deux ans, on publie un avis. Pour cela, on auditionne des organisations, on va sur le terrain, on fait un travail de fond. Ensuite, on actualise nos recommandations avec nos interlocuteurs habituels.
Paroles d’élus : Pourquoi avoir organisé un événement à l’Assemblée nationale dans le cadre de la Semaine de l’IA pour tous ?
Jeanne Brétecher : Tout le monde parle d’IA depuis deux ou trois ans. Or, dans le dernier projet de loi de finances, on a sacrifié l’inclusion numérique. C’est un paradoxe qu’il fallait absolument souligner. Il nous semblait donc nécessaire d’avoir un moment politique, un dialogue avec les élus et les représentants de la presse, pour remettre ces questions à l’agenda. La situation est aberrante : on parle partout d’IA et on saborde en même temps les budgets de la médiation numérique.
Paroles d’élus : Comment avez-vous construit le programme de cet événement ?
Jeanne Brétecher : L’événement se tient le 21 mai à l’Assemblée nationale, de 8h30 à 11h. Il est organisé conjointement par la CSNP, La Mednum et SOGA. Le titre dit tout : « Numérique, IA, inclusion : poser les bases d’un contrat social numérique avant 2027 ». Nous voulions en effet un moment concret, avec des élus, des agents d’État et la presse, pour formuler de vraies propositions.
C’est pourquoi, nous avons structuré la matinée en deux tables rondes. La première met en regard deux réalités qui ne se parlent pas assez : d’un côté, l’explosion de l’usage de l’IA ; près d’un Français sur deux utilise déjà l’IA générative ; et de l’autre, un tiers des Français encore en difficulté face au numérique, pendant que les budgets de médiation sont rognés. Elle réunit un coordinateur numérique de terrain, La Mednum avec Dorie Bruyas, le CIANum avec Arthur Barichard, et le programme Société Numérique de l’ANCT. Hubert Guillaud, de Café IA, assure la modération.
La deuxième table ronde portera sur les modèles économiques des structures de médiation. Comment les stabiliser durablement face à la contraction des financements d’État ? On cherche des propositions concrètes ; financières, réglementaires, organisationnelles. La Banque des Territoires, la Fédération des Centres Sociaux et Départements de France sont autour de la table. L’objectif, c’est de faire de la médiation numérique une politique publique assumée, pas un financement de projet en projet.
Paroles d’élus : Avec l’IA, faut-il tout reconstruire, ou le maillage de la médiation numérique tient-il encore ?
Jeanne Brétecher : Il tient encore, et c’est justement le problème. On est en train de le détruire alors qu’il existe et qu’on en a plus que jamais besoin. Les médiateurs numériques se sont vraiment emparés des sujets liés à l’IA. Leurs compétences se sont consolidées, notamment grâce aux financements du plan de relance post-Covid. Tout cela s’est construit dans la durée, par l’expérience et la formation. Donc, non, il ne faut pas tout reconstruire. Il faut arrêter de démolir.
Paroles d’élus : Vous évoquez également un déficit de financement européen sur ces sujets. Pouvez-vous préciser ?
Jeanne Brétecher : C’est un sujet de bataille depuis longtemps. À la Commission européenne, il n’existe pas de responsable de l’inclusion numérique. Il n’y a pas non plus de financement clairement fléché. C’est paradoxal : la stratégie numérique pour la décennie prévoyait de former 80 % des citoyens aux compétences numériques de base. Certaines collectivités, notamment dans les Hauts-de-France et le Grand Est, ont su trouver des solutions. Mais il reste toute une chaîne à construire, des tuyaux à créer. La Banque des Territoires joue un rôle d’interface utile. Il faudrait aussi des responsabilités plus claires à Bruxelles pour que ces financements deviennent vraiment accessibles sur les territoires.





