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    Réseaux

    EGRIP 2026 : Résilience des réseaux télécom et les cinq piliers d’une ambition collective

    Lors des États Généraux des RIP qui se tenaient à Deauville le 31 mars dernier, une table ronde réunissant opérateurs, fédérations professionnelles, experts techniques et élus a mis en lumière les contours d’une résilience des réseaux télécom encore inachevée. Entre tempêtes climatiques, pannes électriques, cyberattaques et équilibres économiques fragiles, le diagnostic est posé. Reste à construire les réponses.

    Trois familles de risques pour cadrer le débat

    C’est Romain Bonenfant, directeur général de la Fédération Française des Télécoms, qui a ouvert les échanges en posant la grille d’analyse de la FFT. Selon lui, la résilience des réseaux s’évalue d’abord à l’aune des menaces qui pèsent sur eux. Il en identifie trois grandes catégories. En premier lieu, les événements climatiques extrêmes (tempêtes, incendies, inondations) dont la fréquence et l’intensité s’accroissent avec le changement climatique. Ensuite, la dépendance à l’approvisionnement électrique, qu’il qualifie de « point de fragilité majeur » : « lors de tempêtes, on a parfois finalement assez peu d’impact sur nos infrastructures télécoms en termes physiques, mais des gros impacts parce que, tout simplement, on n’a plus d’électricité. »

    La troisième catégorie concerne les actes de malveillance, cyber ou physiques. Le directeur général de la FFT s’est ainsi montré préoccupé par la recrudescence des dégradations sur les points de mutualisation de la fibre, soulignant que des travaux sont en cours avec le ministère de l’Intérieur. Face à ces risques, il a structuré la réponse en trois temps : anticipation, gestion de crise et retour à la normale.

    L’enfouissement n’est pas une solution universelle

    Sur la question de l’anticipation, Romain Bonenfant est revenu sur un débat récurrent dans le secteur : celui de l’enfouissement des réseaux. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une réponse universelle. « On voit bien, par rapport à des événements récents d’incendies ou d’inondations, que l’enfouissement n’est pas l’alpha et l’oméga de la résilience », a-t-il rappelé. En zone cyclonique, comme dans les territoires d’outre-mer, la solution est pertinente. Ailleurs, elle peut s’avérer contre-productive.

    Le directeur général de la FFT a aussi rappelé que la résilience est l’affaire de tous, y compris des particuliers et des collectivités, notamment sur le sujet de l’élagage, obligation qui incombe à chacun. Par ailleurs, il a tiré la sonnette d’alarme sur l’absence de livrables concrets côté institutionnel : la révision du guide interministériel de gestion de crise et celle de l’arrêté de 1990 sont « en discussion depuis plusieurs mois » sans aboutir. « On en parle beaucoup mais on attend le concret », a-t-il insisté.

    Orange, un acteur aux multiples casquettes

    Cyril Luneau, directeur des relations avec les collectivités locales du groupe Orange, est venu présenter une vision à 360°, celle d’un acteur qui est simultanément opérateur commercial, opérateur d’infrastructure, opérateur mobile et opérateur de génie civil. Cette posture particulière oblige, selon lui, à penser la résilience sur tous les pans à la fois.

    Sur la dimension économique, il a salué la consultation de l’ARCEP comme un outil permettant enfin de parler un « langage commun » entre acteurs, notamment sur les coûts d’intervention. Sur la qualité de construction, il a cité les résultats de l’observatoire de l’ARCEP, positionnant Orange favorablement sur les taux de panne. Il a également détaillé l’action menée lors de la tempête Goretti en Normandie en janvier dernier : « le vendredi, c’était 85 000 clients fixes en panne chez Orange et 130 sites mobiles hors service. Le dimanche soir, il ne restait plus que 5 000 clients en panne et 17 sites mobiles encore hors service. » Un résultat rendu possible par une organisation anticipée, des groupes électrogènes pré-positionnés et une coordination étroite avec la préfecture.

    Enfin, Cyril Luneau a lancé un appel explicite aux collectivités en matière de schémas locaux de résilience : « si vous ne mettez pas les opérateurs commerciaux dans la boucle, ça ne marchera pas. »

    Les vulnérabilités méconnues du réseau passif

    Marie Lamoureux, directrice de la BU Infrastructures d’Axione, a choisi d’aborder un angle moins souvent traité : celui des vulnérabilités concrètes du réseau passif. Comme elle l’a précisé, la principale faiblesse identifiée concerne les armoires de rue (les points de mutualisation) qui ne sont pas fermées à clé. « On a un réseau de plus en plus souvent unique sur la zone, puisque le cuivre a fermé. Et ce réseau-là est accessible par tout un chacun », a-t-elle alerté, plaidant pour que l’opérateur d’infrastructure soit le seul habilité à y intervenir.

    La directrice d’Axione est revenue sur deux exemples concrets illustrant la capacité de réponse de son entreprise. En Nord-Pas-de-Calais, un incendie de NRO a privé 20 000 abonnés sur 120 communes. Grâce au déploiement d’un NRO mobile en 24 heures, l’ensemble des abonnés était reconnecté en trois jours. En Nouvelle-Aquitaine, lors de la tempête Nils-Pedro, 15 000 abonnés ont été touchés, avec un volume de tickets multiplié par six. Marie Lamoureux a toutefois signalé une difficulté persistante : Axione a écrit aux préfectures de Nouvelle-Aquitaine pour être intégrée aux cellules de crise, « et on n’a pas eu de retour. »

    Le Cercle Credo et la résilience des réseaux télécom intégrée à 360°

    Durant cette même table ronde, Jacques Poleni, délégué général du Cercle Credo, a apporté l’éclairage d’une organisation d’experts techniques sans réseau propre, dont la mission est de mettre son expertise au service des collectivités et des acteurs de la filière. Il a d’abord rappelé un fait structurant : « le plan France Très Haut Débit n’a pas été conçu au départ comme un réseau essentiel. » Ce point de départ explique, selon lui, les fragilités actuelles.

    Le délégué général du Cercle Credo a ensuite présenté la définition retenue par son organisation : la résilience, c’est « la capacité de résistance et d’absorption des défaillances sans perte majeure de fonctionnalité, avec une restauration rapide du service, total ou partiel. » Il a insisté sur l’importance du terme « partiel », souvent négligé. Sa pyramide de résilience repose pour le Cercle CREDO sur cinq piliers : souveraineté, sécurité, robustesse, continuité de service et éco-conception ; et trois niveaux : gouvernance, opérationnel, ressources. Il a conclu sur la nécessité de passer « d’une résilience en silo à une résilience globale », en intégrant ces paramètres dès les cahiers des charges.

    La souveraineté des données, pilier oublié

    Rémi de Montgolfier, directeur de l’activité Data Centers de TDF, est venu élargir le débat à la question de l’hébergement souverain des données, souvent absente des discussions sur la résilience télécom. Comme il l’a expliqué, un data center de proximité se distingue des méga-structures parisiennes ou marseillaises par sa taille : « quelques mégawatts, soit 10 à 100 fois plus petits »  et par sa localisation au cœur des territoires.

    Il a cité l’exemple du CHU de Bordeaux, qui a choisi d’externaliser son hébergement chez TDF pour respecter la certification HDS, jugeant l’opération plus économique que de remettre à niveau ses propres infrastructures. Sur la souveraineté, le directeur de TDF a été direct : « si vous mettez vos données chez TDF, la NSA ne peut pas y accéder. » Il s’agit, selon lui, non pas de rejeter les acteurs américains, mais de disposer d’un « complément souverain de confiance pour une partie de nos besoins numériques ». Enfin, il a mis en garde : 65 % des collectivités hébergent encore leurs données en interne, une situation « de plus en plus compliquée et coûteuse » à maintenir.

    Un choix politique qui engage l’avenir des RIP

    C’est Patrick Chaize, sénateur de l’Ain et président de l’Avicca, qui a conclu les échanges avec une intervention résolument politique. Comme il l’a rappelé, la résilience « est d’abord un choix politique » . Et de poursuivre : « un choix qui s’impose aujourd’hui avec force depuis la décision d’extinction du réseau cuivre. Quand on a commencé à construire nos réseaux fibre, c’était un réseau de confort, qui venait en complément du réseau cuivre. La résilience ne faisait pas partie de son ADN initial. »

    Le sénateur de l’Ain a ensuite plaidé pour une remise à plat collective des équilibres, rejetant l’approche en silo : « si on prend les problèmes en silo, on n’y arrivera pas. » Il a notamment mis en garde contre certaines positions d’opérateurs évoquant la possibilité de reprendre des réseaux en difficulté : « quand on en est là, il y a un problème… parce que ce n’est pas le choix politique qui avait été fait à l’origine. » Patrick Chaize a appelé l’ensemble des acteurs (collectivités, opérateurs commerciaux, opérateurs d’infrastructure, opérateurs mobiles, industriels)  à se retrouver autour de la table, avec la volonté commune de reconstruire un équilibre durable. Il attend désormais que la ministre tranche et que l’ARCEP se mette en marche. « Chacun doit jouer sa partition pour que, globalement, on soit fiers de notre pays, de cette filière, et des services apportés à notre population. »