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    IA et entreprises : la CSNP présente ses 26 recommandations au Sénat

    Réuni le 26 mars au Palais du Luxembourg, le colloque organisé par la Commission supérieure du numérique et des postes a été l’occasion de présenter un avis structuré autour de trois scénarios prospectifs à l’horizon 2031. Entre tensions financières, énergétiques et sociales, la CSNP appelle à un pilotage public renforcé de l’adoption de l’IA par les entreprises françaises.

    Un colloque au Sénat 

    Rendez-vous était donné au 15 ter rue de Vaugirard. Le décor est planté : le Sénat pour cadre, une ministre et une salle pleine d’acteurs économiques pour public. La Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP) a tenu ce jeudi 26 mars son colloque « Adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises françaises : quels scénarios, quels enjeux ? ».

    Devant Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’IA et du numérique, le sénateur de l’Isère Damien Michallet, président de la CSNP, a présenté l’avis n° 2026-04. À ses côtés, deux personnalités qualifiées aux profils complémentaires : Henri d’Agrain, délégué général du Cigref, et Maxence Demerlé, directrice numérique du MEDEF. Trois voix pour un même constat. l’adoption de l’IA par les entreprises françaises est un choc systémique, pas une simple mise à jour technologique.

    Trois scénarios, un seul acceptable

    L’avis trace trois trajectoires pour l’économie française à l’horizon 2031. La première : une IA frugale, souveraine, au service de l’augmentation humaine. La deuxième : une modernisation en trompe-l’œil où les gains sont captés par des oligopoles étrangers. La troisième : le déclassement pur et simple, avec substitution brutale de 20 à 30 % des effectifs dans les services.

    « La réussite de l’adoption de l’IA dans l’économie française reposera sur la capacité des pouvoirs publics, des entreprises et des partenaires sociaux à construire une trajectoire commune », écrit la CSNP. Autrement dit : sans pilotage, le scénario catastrophe n’est pas une fiction.

    La triple tension qui menace

    Ce qui distingue cet avis des rapports habituels ? Sans doute l’approche. La CSNP nous projette dans trois tensions concrètes. D’abord la tension financière : les 420 milliards de dollars injectés aux États-Unis dans les seules infrastructures de calcul en 2025 donnent l’échelle du défi. Aussi, les entreprises françaises risquent une dépendance structurelle vis-à-vis d’acteurs capables d’imposer leurs tarifs.

    Ensuite la tension énergétique : développer des datacenters massifs sur le territoire entre en concurrence directe avec la réindustrialisation décarbonée. Les ressources électriques sont finies. Enfin, la tension sociale : l’IA agentique touche désormais les fonctions juridiques, financières, RH, marketing. La suppression des postes juniors risque d’asphyxier la transmission des compétences. Un risque de fracture générationnelle que la CSNP qualifie de « le plus sensible ».

    26 recommandations, cinq leviers d’action

    Face à ces risques, la CSNP formule 26 recommandations classées selon cinq axes : piloter, accompagner, former, dialoguer, simplifier. Six d’entre elles sont jugées « primordiales et immédiates ». Parmi elles : créer une structure nationale de pilotage de l’IA directement rattachée au Premier ministre, renforcer massivement les investissements européens (100 milliards d’euros annuels jugés nécessaires sur cinq ans), et appliquer pleinement le règlement sur les marchés numériques aux grands fournisseurs d’IA.

    La table ronde qui a suivi la présentation a permis à François Cuny (INRIA), Yahya Fallah (CPME), Paul-François Fournier (Bpifrance), Maître Alexandra Iteanu et Emmanuel Sardet (Cigref) d’enrichir le débat. Chercheurs, juristes, représentants des PME et grandes entreprises…un tour de table volontairement large donc, pour un sujet qui dépasse largement la seule sphère tech.

    Des données qui interpellent

    Les chiffres sur lesquels s’appuie l’avis font réfléchir. Une étude BCE de mars 2026 montre que les entreprises à forte intensité d’IA embauchent davantage qu’elles ne licencient. Il s’agit vraisemblablement d’emplois très qualifiés. Côté PME, Bpifrance livre un autre enseignement. Avant accompagnement, 88 % d’entre elles citaient le manque de compétences internes comme frein principal. De plus, le « Shadow AI » pose une question supplémentaire. Cet usage individuel non encadré d’outils d’IA représenterait près de la moitié de l’utilisation de l’IA générative en entreprise, selon LaborIA. Mais surtout, les chiffres illustrent un paradoxe. Les entreprises adoptent l’IA souvent sans cadre. Souvent sans stratégie. Souvent sans en mesurer les risques réels.

    Et maintenant, à qui de jouer ?

    La balle est dans le camp du gouvernement. La CSNP attend notamment une réponse sur la complexité de mise en œuvre de l’AI Act en France, où 17 autorités seraient mobilisées, contre une seule en Espagne. Elle demande aussi l’alignement français sur l’omnibus digital européen pour faciliter l’entraînement des IA sur des données françaises pseudonymisées. L’enjeu n’est pas de freiner l’IA. Il est d’en maîtriser le rythme et les effets. Comme le résume l’avis : « L’enjeu n’est plus seulement d’accélérer l’adoption de l’IA, mais de créer les conditions d’une adoption maîtrisée. » Reste à savoir si les pouvoirs publics entendront ce message — au-delà des deux heures du colloque.

    Pour accéder à l’avis, c’est par ici