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    Réseaux

    Résilience des réseaux télécoms : la CSNP réclame « un pilotage politique fort »

    Face aux crises climatiques et aux pannes de télécommunications, la Commission Supérieure du Numérique et des Postes (CSNP)  vient de publier un avis sur la robustesse et la résilience des réseaux. Pour en savoir davantage, Paroles d’élus est allé à la rencontre de Lisa Belluco, Députée de la Vienne, et de Patricia Demas, Sénatrice des Alpes-Maritimes. Leur diagnostic est sans appel : une gouvernance désorganisée et un besoin urgent de coordination entre acteurs. Explications .

    Des catastrophes naturelles qui révèlent régulièrement la fragilité des réseaux

    Parler de résilience des réseaux n’est pas nouveau. Le sujet s’invite régulièrement ces dernières années lors des grands rendez-vous du secteur. La tempête Alex a été semble-t-il, un déclencheur. En 2020, les Alpes-Maritimes ont subi d’importants dégâts sur leurs infrastructures de télécommunication. « Nous avons eu des villages et des vallées qui ont complètement été coupés du monde pendant pas mal de temps », se souvient Patricia Demas, sénatrice du département et coauteure de l’avis. Les vallées de la Roya, de la Vésubie et de la Tinée ont fait l’expérience brutale de l’isolement numérique.

    Ce contexte local a trouvé un écho national. D’autres catastrophes ont marqué depuis les esprits : les incendies dans l’Aude, la tempête Ciaran, sans oublier les craintes de délestages électriques durant l’hiver 2022. Lisa Belluco, députée de la Vienne, avait déjà posé la question au ministre d’alors : « À l’époque, il n’y avait rien ou si peu de choses qui étaient prévues pour secourir les antennes relais, alors que c’est devenu le moyen de communication principal en situation de crise. »

    Robustesse et résilience : deux concepts indissociables

    L’avis distingue robustesse et résilience, mais les deux élues insistent sur leur complémentarité. « Sans la robustesse, il n’y a pas de résilience », affirme Patricia Demas. « Des infrastructures qui ne sont pas entretenues et qui ne sont pas de qualité ne garantiront pas in fine la résilience des réseaux. La robustesse, c’est la condition physique de la résilience. »

    Pour Lisa Belluco, cette distinction revêt deux dimensions essentielles : « Physiquement tenir et pouvoir se relever plus vite. » L’objectif final reste clair : « La résilience doit répondre à la continuité de services en matière de télécommunication », souligne-t-elle. Face aux catastrophes naturelles, aux cyberattaques ou aux actes de malveillance, les réseaux doivent pouvoir assurer un service minimum.

    Localement, des initiatives ont vu le jour à l’intar, rappelle Patricia Demas de la métropole Nice-Côte d’Azur. Cette dernière a voté une délibération pour tester des technologies alternatives. L’objectif : « Imaginer, là encore, un réseau résilient qui permettrait d’avoir une communication, quels que soient les aléas rencontrés. »

    Une gouvernance désorganisée et des acteurs en silo

    Mais revenons à l’avis de la CNSP. Le constat des auditions est sévère. « Ce qui m’a frappée le plus, c’est la multitude des acteurs et les actions silotées des uns et des autres, qui ne permettent pas d’avoir une gouvernance optimale en cas de crise », déclare Patricia Demas. Ce manque de coordination pose un problème majeur : « Pas forcément une transversalité efficace au regard de la multitude d’acteurs. »

    Lisa Belluco partage ce sentiment : « Tout le monde a le mot de résilience à la bouche, tout le monde a conscience qu’il y a un sujet, et pourtant, c’est d’une profonde désorganisation. L’État, en premier lieu, ne s’est pas mis en mesure d’organiser tous ses acteurs. »

    Cette désorganisation a des conséquences concrètes sur le terrain. « Il y a encore des préfets qui appellent par reflèxe Orange, l’opérateur historique. C’est une réalité du terrain et ils n’ont pas du tout les bonnes informations », révèle Lisa Belluco. La multiplicité des opérateurs et la diversité des zones (RIP, zones AMII, zones très denses) compliquent encore le tableau : « Les interlocuteurs ne sont pas les mêmes. »

    L’enfouissement n’est pas la solution miracle

    Mais contrairement aux idées reçues, enterrer systématiquement les réseaux ne constitue pas la panacée. Les deux élues plaident pour une approche sur mesure, adaptée à chaque territoire. « Le fait de bien analyser les fragilités de réseaux et de pouvoir avoir un focus sur ces fragilités pour améliorer la résilience, c’est à la fois l’écho du bon sens et écho d’économie », explique Lisa Belluco.

    Patricia Demas cite l’exemple de la métropole Nice-Côte d’Azur où des mix technologiques ont été testés : « On voit bien qu’il n’y a pas que la fibre. On a des systèmes plus agiles qui allient des systèmes Mesh en toile d’araignée, des redondances, le satellitaire en dernier ressort. En tout cas, le tout-fibre et enterré, ce n’est pas la solution unique aujourd’hui. »

    L’enfouissement présente même des inconvénients lors de certains événements. Lors des incendies, « on ne peut pas du tout intervenir dans le sol tant qu’il est chaud ou encore incandescent et du coup pas du tout intervenir sur les réseaux qui sont enterrés », rappelle Lisa Belluco.

    Les recommandations préconisent donc une approche territoriale fine, avec une proposition concrète : inverser l’obligation. « Nous proposons que les opérateurs qui connaissent parfaitement la fragilité de leur réseau en fassent remonter ces informations » aux préfets, plutôt que l’inverse. Cette logique permet de cibler les interventions prioritaires : « Toutes les fragilités n’ont pas la même priorité. »

    Des mesures prioritaires à mettre en œuvre dès 2026

    Les élues identifient des mesures urgentes, notamment organisationnelles. « Mettre en place les mesures qui ne coûtent rien et qui changent tout », résume Patricia Demas avec pragmatisme. Premier axe : associer l’ensemble des opérateurs de télécommunications aux plans de crise. Une évidence qui ne va pourtant pas de soi aujourd’hui. Parallèlement, il est nécessaire d’équiper les préfets d’outils leur permettant de visualiser en direct l’état de la couverture mobile lors d’incidents. Un tableau de bord perçu comme indispensable pour piloter les opérations de secours. Troisième mesure, généraliser l’itinérance ou « disaster roaming ». Le principe ? Permettre aux abonnés d’un opérateur en panne de basculer automatiquement sur un réseau concurrent.

    La dépendance énergétique, talon d’Achille des réseaux

    Dernière recommandation, et non des moindres : faire reconnaître officiellement les télécoms comme service essentiel. L’avis met en effet en lumière une évidence trop souvent négligée : « Sans énergie, le réseau ne fonctionne pas », rappelle Patricia Demas. La dépendance énergétique constitue le premier des constats du rapport, avant même les questions d’architecture en silo et d’exposition territoriale. Cette interdépendance implique de repenser les priorités de réalimentation électrique en cas de crise.

    La classification des télécoms comme service essentiel permettrait pour les parlementaires, de garantir leur alimentation prioritaire, au même titre que les établissements de santé. Concrètement, cela obligerait légalement à réalimenter en priorité les antennes et infrastructures réseau, juste après les hôpitaux. « Aujourd’hui, cette priorité n’existe pas. Pourtant, communiquer est vital, que ce soit pour les secours ou pour les familles (…) Alors qu’il s’agit d’un enjeu prioritaire de pouvoir communiquer pour les secours, les familles », insiste Patricia Demas.

    Un portage politique au ministère de l’Intérieur

    La recommandation phare de l’avis propose un changement de paradigme : confier le pilotage de la résilience des réseaux au ministère de l’Intérieur, sous l’angle de la gestion de crise, plutôt qu’au ministère du Numérique. « Nous prévoyons que le portage soit fait au ministère de l’Intérieur sous l’angle de la gestion de crise », explique Lisa Belluco. Patricia Demas précise : « Au regard de l’outil qui est déjà mis en disposition, on ne gère plus les mêmes enjeux. Les enjeux aujourd’hui sont ceux de gérer la vulnérabilité, la robustesse et la résilience, mais au travers d’enjeux qui sont la cybersécurité, la protection des données. »

    Ce transfert de compétence s’accompagnerait d’une nouvelle organisation des acteurs, avec des rencontres de concertation régulières, « comme on peut les avoir en début de période estivale pour lutter contre les feux de forêt », propose Patricia Demas. L’objectif : mettre en musique des acteurs « qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer et qui d’ailleurs ne se rencontrent que très rarement. »

    L’agenda parlementaire reste incertain, mais les deux élues sont déterminées à présenter leurs conclusions. Une séquence dédiée sera demandée, impliquant à la fois le ministère du Numérique et celui de l’Intérieur. « Tout le monde a conscience qu’il y a un sujet et qu’il faut agir », conclut Lisa Belluco. Reste à transformer cette prise de conscience en actions concrètes.