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    Politique de la ville : ce que révèle l’enquête Ville & Banlieue

    À l’aube des élections municipales et à un an de la présidentielle, l’association Ville & Banlieue publie les résultats d’une enquête nationale menée auprès de 108 collectivités. Le constat est clair : le cadre contractuel tient, les élus innovent, mais les quartiers prioritaires restent au bord de la route des politiques publiques ordinaires. Le droit commun, grand absent, est devenu l’enjeu central.

    Pour accéder aux résultats de l’enquête, c’est par ici.

    Un cadre qui se stabilise, des équipes qui s’épuisent

    Douze ans après la loi Lamy, la structuration locale de la politique de la ville a trouvé son rythme. Neuf intercommunalités sur dix disposent désormais d’un service dédié. Les trois quarts des communes ont conservé leur propre équipe municipale. Le modèle tient. Pourtant, derrière cette apparente solidité, les chiffres révèlent une réalité plus fragile : 70 % des EPCI fonctionnent avec moins de cinq agents. Plus de la moitié des services municipaux s’appuient sur zéro virgule quinze à deux ETP. L’architecture est là. La capacité d’agir, elle, est à bout.
    « Le sujet n’est plus institutionnel. L’enjeu est la capacité réelle d’entraînement, notamment vers le droit commun. » explique Gilles Leproust, maire d’Allonnes et président de l’association lors d’un point presse. Ainsi, la question posée n’est plus celle du qui fait quoi, mais du avec quoi. Dans ce contexte, la politique de la ville agit comme levier. Elle ne peut, en revanche, «porter seule le poids de six millions d’habitants».

    Le contrat de ville progresse, mais il ne peut pas tout

    La deuxième génération de contrats de ville (2024-2030) est mieux accueillie que la première. En effet, 92 % des répondants ne rejettent pas le dispositif en cours, et 41 % estiment qu’il répond pleinement à leurs attentes. La coordination entre acteurs est jugée satisfaisante. Le rôle de l’intercommunalité est reconnu. C’est donc un progrès réel.
    Toutefois, un point noir demeure, massif et récurrent : la participation des habitants. 59 % des élus la jugent insuffisante. Ce constat, déjà pointé par la Cour des comptes sur la génération précédente, ne s’est pas résorbé.

    En effet, pour Fannie Le Boulanger, adjointe au maire de Bordeaux Trésorière de l’association « La participation des habitants reste un vœu pieux qui n’arrive pas à franchir le cap du perfectible. » Par ailleurs, l’ingénierie mutualisée n’est jugée satisfaisante que par 37 % des répondants. Autrement dit, le contrat de ville s’améliore mais reste périphérique des politiques publiques ordinaires. Il organise, il coordonne, il impulse. Il ne compense pas.

    Les collectivités innovent mais qui s’en empare ?

    Contrairement à une idée reçue, la politique de la ville n’est pas une politique entièrement descendante. Six collectivités sur dix ont mené des actions hors dispositifs nationaux. Près de soixante-dix initiatives ont été recensées dans des domaines variés : parentalité, vieillissement, culture, sport, insertion, participation citoyenne.
    Certaines villes expérimentent des classes orchestres pour renforcer la cohésion sociale. D’autres ont mis en place des brigades de solidarité intergénérationnelles, mobilisant lycéens et retraités autour de la lutte contre l’isolement. Ces expérimentations sont réelles et efficaces.
    Le maire d’Épinay-sous-Sénart, Damien Allouch, était aussi présent lors du point presse. Pour lui, « Ce n’est pas l’innovation qui manque. C’est que ces innovations ne sont pas reprises et pérennisées par le droit commun. »
    Or, le ministère de la Culture finance de grandes conventions avec des établissements publics. Mais il délaisse ces initiatives de terrain, pourtant prouvées. Les collectivités portent ainsi des coûts que l’État devrait assumer. C’est là un paradoxe central de la politique de la ville aujourd’hui.

    Le droit commun : une revendication, pas un slogan

    Autre point mis en avant par Catherine Arenou, maire de Chanteloup-les-Vignes et première vice-présidente de Ville & Banlieue :« Les QPV restent des territoires à part, sans réelle équité. On ne parvient pas à passer le cap de l’intégration dans le droit commun. »

    Le résultat le plus structurant de l’enquête est en effet sans ambiguïté : 75 % des répondants réclament une mobilisation accrue du droit commun au profit des quartiers prioritaires. Pourtant, moins d’une collectivité sur deux observe des transferts réels au cours des six dernières années.
    La demande n’est pas celle de nouveaux dispositifs spécifiques. Elle porte sur trois exigences concrètes : l’ancrage territorial du droit commun, la territorialisation effective des arbitrages, et la cohérence entre stratégie contractuelle et politiques sectorielles.
    L’exemple de l’Éducation nationale est, à ce titre, révélateur. Localement, elle demande aux villes dotées d’un Programme de Réussite Éducative de prendre en charge les élèves exclus temporairement des collèges. Apprendre à lire, écrire et compter reste pourtant le cœur de métier de l’institution scolaire, pas celui du maire. Ce glissement illustre une tendance lourde : le droit commun se retire, et la politique de la ville comble le vide.

    L’État s’engage, puis oublie

    L’une des questions les plus douloureuses soulevées lors de la conférence de presse du 18 février 2026 concerne la continuité de l’État. Un comité national de suivi devait se réunir après le Comité interministériel des villes de juin 2025. S’est-il tenu ? La réponse, dans la salle, a fusé : « Non. »
    La succession accélérée des ministres, des secrétaires d’État et des gouvernements fragilise toute logique d’engagement. Pourtant, quand l’État s’engage — par exemple sur la création de postes en toutes petites sections annoncée lors du dernier CIV — cet engagement lie l’institution, quel que soit le ministre suivant. Pour la première vice-présidente de Ville & Banlieue : « S’il y avait une vraie pensée, une vraie doctrine sur les quartiers, on ne se poserait pas la question de la continuité. On changerait le ministre, ce ne serait pas grave. La structuration politique n’existe pas. »
    Ainsi, les collectivités se retrouvent régulièrement à informer les préfets de décisions prises à l’échelon national. Et lorsqu’elles réclament le respect d’une promesse, la réponse est : c’était le ministre précédent. Ce n’est pas une posture acceptable pour un État fort.

    Faire République, vraiment

    Au fond, ce que portent les élus de Ville & Banlieue dépasse la technique budgétaire. C’est une question de cohésion nationale. Si le droit commun se retire des quartiers prioritaires, c’est la République elle-même qui se fracture.
    Et le Président de l’association de marteler : « La banlieue n’est pas le problème. Elle est la solution. Faisons République. »
    Les priorités identifiées pour les cinq prochaines années confirment ce cap : lutte contre la précarité, santé, emploi, accès aux services publics. Ce sont des fondamentaux, pas des dispositifs complémentaires. À l’approche des municipales de 2026 et de la présidentielle de 2027, l’association prépare un manifeste d’interpellation des candidats. Le message est simple : six millions d’habitants des quartiers prioritaires ne peuvent pas rester en bas de la pile. Leur avenir est celui de la République tout entière.

    Pour accéder aux résultats de l’enquête, c’est par ici.