Michel Paulin : « Pour sortir de la vassalisation numérique, il faut faire confiance à la filière française »

Rencontré lors du congrès Villes Internet, Michel Paulin, président de la filière logiciel et cloud, dresse un diagnostic sans détour sur les dépendances numériques qui fragilisent collectivités et État. Entre monopoles de fait, confusion autour de l‘open source et commande publique insuffisante, il appelle à une répartition claire des rôles entre acteurs publics et privés.
Paroles d’élus : La souveraineté numérique est sur toutes les lèvres. Est-ce un vrai tournant ou un effet de mode ?
Michel Paulin : On en parle, c’est déjà ça. Les tensions géopolitiques actuelles ont rendu le diagnostic incontestable : les Américains et les Chinois utilisent leur rapport de force dans le numérique pour imposer leurs positions sur les marchés mondiaux. Le chiffre parle de lui-même : les acteurs américains détiennent 83 % de parts de marché dans le SaaS et le cloud. Tous les autres — européens, asiatiques — se partagent les 17 % restants. Il n’y a plus de débat sur le constat. En revanche, nous devons aller plus vite et plus fort, parce que les autres, eux, n’attendent pas.
Paroles d’élus : Quelles sont les dépendances les plus préoccupantes pour les collectivités ?
Michel Paulin : Il en existe trois grandes catégories. D’abord les dépendances technologiques, avec les risques opérationnels qui vont avec. Ensuite les dépendances juridiques : des lois extraterritoriales, américaines ou chinoises, permettent à des États tiers d’accéder aux données hébergées chez leurs entreprises nationales. Enfin les dépendances économiques : des monopoles de fait abusent de leur position pour augmenter leurs tarifs et verrouiller leurs clients. La souveraineté, pour moi, c’est la liberté. Et cette liberté se gagne en comprenant précisément la nature de chaque dépendance.
Paroles d’élus : Quel est le premier levier pour renforcer concrètement cette souveraineté ?
Michel Paulin : La commande publique. Pour avoir une filière forte, il faut lui faire confiance. Or, avec 83 % du marché capté par des acteurs américains, la marge de manœuvre est étroite. Les collectivités locales et les ministères ont un rôle décisif à jouer : en orientant leurs achats vers des solutions françaises, ils contribuent directement à faire grandir un écosystème aujourd’hui trop fragmenté. Le levier, c’est la commande. Ce message, c’est celui que je porte auprès des acteurs locaux.
Paroles d’élus : Vous avez critiqué la tentation de l’État de se faire éditeur de logiciels. Pourquoi est-ce un problème ?
Michel Paulin : Chacun doit rester à sa place. L’État n’a pas vocation à produire des logiciels génériques qui existent déjà dans le privé — parfois chez des éditeurs français. La Cour des comptes l’a dit avant moi. Cela produit un double effet négatif : ces projets échouent souvent faute de moyens suffisants, et ils retirent du marché une partie de la demande qui devrait aller à la filière. À la fin, c’est le contribuable qui paie. En revanche, codévelopper avec la filière des solutions très spécifiques — gérer des élections, par exemple, ce n’est pas un marché courant — oui, là un partenariat a du sens.
Paroles d’élus : Mistral est-il le symbole que la France peut gagner cette bataille ?
Michel Paulin : Mistral est un cas exemplaire, pas une exception qui devrait nous rassurer. C’est une société qui a embarqué tout un écosystème avec elle, avec l’engagement de l’État et des grandes entreprises, parce que son produit est excellent. Ça prouve que c’est possible. Mais le problème, c’est qu’il en faudrait cinq, six, dix. En Europe, les acteurs sont petits. Multiplier le nombre d’acteurs sans les faire grandir n’est pas la solution. Je rêve d’un modèle où la commande publique, bien orientée, crée les conditions pour que plusieurs Mistral émergent.





